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Gentil métro

Mardi matin. Les yeux à peine entrouverts et les neurones encore en train de booter, je descends métro Crimée pour me rendre au travail. Sur le quai, un petit mec d'une trentaine d'années avec crâne rasé, casquette de travers et uniforme Adidas tout blanc tente d'accoster un voyageur qui presse le pas vers la sortie. Il ne faut surtout pas que nos regards se croisent, sinon il est pour moi. Nos regards ne se croisent pas mais il est pour moi quand même. Il m'interpelle et commence à me parler avec un accent marseillais très prononcé.


- Tiens salut, je te connais, toi, tu as bossé à Go Sport !
- Ah non.
- Si, si, ou a Décathlon, peut-être. J'ai bossé là-bas aussi. C'est dingue, je suis sûr que je t'ai déjà rencontré. Tu ressembles vachement à un mec que je connais, c'est dingue. T'as pas bossé à Go Sport ?

Qu'il tente de me faire gober cette histoire alors qu'il vient juste d'essayer la même manoeuvre sous mes yeux avec le passant d'il y a deux secondes me sidère. Je ne sais pas ce que veut cet énergumène mais il faut que je m'en débarrasse.


- Excuse-moi, mais je suis pas d'humeur, ce matin. Allez, salut.
- Flippe pas comme ça, je veux juste discuter. On peut discuter, non ? T'es jeune, toi. T'as quel âge ? 22 ans ? 23 ans ?
- 29
- 29 ans ? Putain. Moi j'ai 27 ans, deux ans de moins que toi. Mais j'ai passé 4 ans en taule. A 23 ans j'ai planté un mec dans le métro, comme ça devant tout le monde. J'en ai rien à foutre qu'il y ait du monde. Un mec qui me fait chier je le plante.

Trois minutes de conversation et il me saoûle déjà. J'avoue aussi que son discours m'angoisse un peu. Il a l'air complètement déjanté et je n'aime pas du tout sa manière de triturer l'intérieur de la poche droite de sa veste. Que cache-t-il ? Un couteau ? Un flingue ? Et ce métro qui n'arrive pas...


- Moi j'emmerde tout le monde, tu sais. Sauf mon père et ma mère, il faut respecter, tu sais. Enfin, je préfère ma mère. Mon père il me collait des baffes. Et toi tu préfère ton père ou ta mère ?
- J'en sais rien. Je n'ai pas de préférence.
- Tu préfères ta mère, non ? Le père, en général c'est plus strict. Tu préfères ta mère, non ?
- Ouais si tu veux.
- Ah ouais, tu vois !

Il est bourré de tics. Surtout ne pas le contrarier. On ne sait jamais sur quel genre de taré on tombe. Le métro arrive enfin. Je me précipite vers le wagon le plus éloigné dans l'espoir qu'il monte dans l'autre mais il me suit, presque en me collant. Dans le train, il continue à me poser une tonne de questions indiscrètes et recommence à jouer les caïds


- Je te jure, le mec qui m'emmerde, je le plante, rien à foutre. J'ai tout ce qu'il faut sur moi regarde.

Il sort la main du fond de sa poche et me montre un gros canif. Bien qu'il soit plié, je me doute que la longueur de la lame n'est pas règlementaire. Il ya beaucoup de monde dans le métro mais on dirait qu'il s'en fiche. Nous arrivons à Riquet, j'hésite à descendre mais je préfère attendre. Le métro repart.


- Tu vois, c'est pas du bluff. J'ai aussi un gun dans ma poche arrière. Si je veux braquer un mec et qu'il veut jouer les héros, rien à foutre, je le plante. C'est lui qui a mal. Je m'en fous, moi, je reste 4 ans en taule et je ressors. Je suis pas un pédophile, je prends pas 30 ans. Si le mec veut crever pour 10 euros, c'est son problème. Tiens franchement, si je te donnais le choix entre me donner 10 euros ou que je te plante, tu choisirais quoi ?

Il me fixe avec un air mauvais. Je suis sûrement insconscient mais je n'ai pas envie de céder.


- C'est une menace ?
- Nan, c'est pas une menace. Je te demande juste comme ça, ce que tu choisirais, si je te donnais le choix entre me donner 10 euros ou que je te plante. Tu choisirais quoi, alors ?

Surtout ne pas choisir. Je n'ai envie ni de l'un ni de l'autre.


- De toutes manières, la question ne se pose pas puisque je n'ai pas 10 euros sur moi.

En vérité, j'ai plus. Il me regarde d'un air sceptique mais renonce à me poser la question une troisième fois. Le métro arrive à Stalingrad. En théorie, c'est ici que je change. Je fais mine de descendre mais reste dans le wagon au dernier moment. Mon nouvel ami se retrouve seul sur le quai comme un ahuri. il semble un peu perturbé.


- Ben qu'est-ce que tu fais ? C'est pas là que tu descends ?
- Ben non.
- Moi, je vais à Châtelet. Eh, Monsieur, il faut rester dans le train pour aller à Châtelet ?

Le monsieur lui répond que oui, et ma sangsue remonte dans le wagon. Le signal de fermeture des portes retentit et je me précipite vers la sortie. Manque de chance, il se faufile entre les portes et arrive à me suivre sur le quai. Non seulement il ne va pas à Châtelet mais il semble particulièrement blessé que je tente de le semer.


- Pourquoi tu as fait ça, pourquoi ?
- Et toi, pourquoi tu me suis ?
- Mais rien on discute, de quoi tu as peur ? Tu pensais que je voulais te braquer ?
- Ben...
- Mais J'ai de l'argent, regarde !

Il sort un billet de 20 euros de la poche avant de son pull puis tente de prendre un ton calme et rassurant tandis que nous marchons dans le couloir.


- Tu vois, j'ai de l'argent, je ne vais pas te braquer. Mais il ne faut pas me refaire un coup pareil. Je te jure, tu m'aurais fait un coup comme ça il y a 4 ans, je t'aurais planté, je te jure.
- Ben heureusement qu'on est 4 ans plus tard alors.
- Ben ouais !

Alors que nous marchons vers les quais de la ligne 5, je me rends compte avec effroi de la situation horrible dans laquelle je me trouve. Certes, ce mec fait une tête de moins que moi et appartient au pourcentage infime de la population mondiale à qui je peux casser la gueule. Je suis en outre pratiquement certain d'être en mesure de lui envoyer mon poing dans la figure avant même qu'il ait le temps d'ouvir son couteau. Mais, il est également possible qu'il ait vraiment un pistolet dans sa poche. Et dans ce cas, je ne peux rien faire. Ni courir, ni demander de l'aide. Je suis à sa merci jusqu'à ce qu'il décide d'arrêter son petit jeu. Il y a la foule autour de moi mais elle ne peut pas m'aider. Un lien invisible me relie à ce cinglé et je ne sais pas comment le briser. Il recommence avec ses questions


- Tu vas jusqu'où, là ?
- Place d'Italie.
- Ca fait une trotte hein ?
- Ouais. Et toi, tu vas où ? Bobigny ?
- Et non, pas Bobigny, t'es fou, hé ! Tu fais quoi dans la vie ? T'es étudiant ?
- Non
- Tu travailles ?
- Oui
- Dans l'informatique ? T'es informaticien, toi, non ?

En plus, j'ai une tête d'informaticien. Quelle misère !


- Tu fais des études pour gagner ta vie ?
- ?

Le métro arrive et nous entrons dans le wagon de tête. Il faut que je fasse rapidement un choix. Soit je continue jusqu'à Place d'Italie avec ce gus à mes basques sans savoir où aller ensuite, sois je descends à la prochaine station puisque c'est à celle-ci que je dois prendre ma seconde correspondance, mais il risque encore de mal prendre que je lui aie menti. Lorsque le métro arrive à Gare du Nord, j'opte pour la deuxième solution mais décide de le prévenir :


- Il faut que j'aille faire un course
- Ok, vas-y.
- Bon ben ciao !
- ciao !

Je descends et il reste dans le wagon. Je n'arrive pas à y croire. Je me retourne un dernière fois mais il ne semble pas vouloir me suivre. On dirait qu'il a été totalement décontenancé que je lui demande la permission avant de descendre.

Je passe le portique pour aller prendre mon RER. De l'autre côté, 5 flics veillent à ce que chaque voyageur introduise bien son ticket.

J'ai du me retourner 10 fois avant de monter dans mon train.

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